
J'irai, j'irai porter ma
couronne effeuillée
Au jardin de mon père où revit
toute fleur ;
J'y répandrai longtemps mon âme
agenouillée :
Mon père a des secrets pour
vaincre la douleur.
J'irai, j'irai lui dire au moins
avec mes larmes :
" Regardez, j'ai souffert... "
Il me regardera,
Et sous mes jours changés, sous
mes pâleurs sans charmes,
Parce qu'il est mon père, il me
reconnaîtra.
Il dira: " C'est donc vous,
chère âme désolée ;
La terre manque-t-elle à vos pas
égarés ?
Chère âme, je suis Dieu : ne
soyez plus troublée ;
Voici votre maison, voici mon
coeur, entrez ! "
Ô clémence! Ô douceur! Ô saint
refuge ! Ô Père !
Votre enfant qui pleurait, vous
l'avez entendu !
Je vous obtiens déjà, puisque je
vous espère
Et que vous possédez tout ce que
j'ai perdu.
Vous ne rejetez pas la fleur qui
n'est plus belle ;
Ce crime de la terre au ciel est
pardonné.
Vous ne maudirez pas votre
enfant infidèle,
Non d'avoir rien vendu, mais
d'avoir tout donné.




Aujourd' hui assez peu connu, Alphonse Karr fut pourtant une
des figures du milieu littéraire et journalistique de la
première partie du XIXe siècle. Romancier (' Sous les tilleus',
publié à 24 ans et surtout 'Le voyage autour de mon jardin', douze
ans plus tard, connurent un succès certain), son style allie
souvent imagination et sentimentalisme . Jeune Directeur du '
Figaro', il fit aussi publier, presqu'à lui seul, pendant près de
40 ans, une revue mensuelle au ton impertinent : 'Les Guepes
'. Soutien médiatique du Général Cavaignac durant la
Révolution de 1848 , il est aussi opposant à Napoléon III.
Quand ce dernier prend le pouvoir en 1851, il s'installe sur
la Cote d'Azur , pour y exercer sa seconde passion ,
l'horticulture. On se souvient davantage de son commerce de fleurs
coupées (qui le fit considérer comme un précurseur à l'époque) que
de ses derniers textes , pièces de théatre ,
tombées dans l'oubli. 

